Je dois l’avouer : je suis un gadgetman. J’aime le matériel, j’aime le désir des accessoires. Pas seulement pour ce qu’ils permettent de faire, mais pour ce qu’il promettent. Les objets bien conçus, les accessoires précis, les outils très (trop ?) spécialisés ont sur moi un pouvoir particulier. Ils déclenchent quelque chose d’immédiat : une curiosité, un désir, une projection.
Je peux passer un temps déraisonnable à regarder un accessoire, à comparer les versions, à lire des avis, à examiner les photos comme si j’y cherchais un secret. La finition, les matériaux, l’ingéniosité du mécanisme… tout cela me parle. Un jour il sera mien et ce jour sera bien.

David van Lochem au studio
(*) G.A.S. signifie Gear Acquisition Syndrome.
C’est un terme humoristique très répandu dans les milieux de passionnés — surtout chez les musiciens, les photographes, les amateurs de matériel audio, de couteaux, de vélo, d’informatique, etc.
Le Gear Acquisition Syndrome (G.A.S.) désigne la tendance à désirer, rechercher et acheter constamment du nouveau matériel, souvent avec l’idée que cet équipement va améliorer la pratique, les performances ou le plaisir… alors que ce n’est pas toujours le cas.
Actuellement dans ma liste il y a, entre autres :
- l’inévitable paire de micros Neumann KM184,
- un nouvel iPad,
- une liseuse e-ink pour organiser mes partitions,
- une autre guitare, évidemment,
- une table de mixage SSL Six
- un channel strip SSL
- de quoi monter un autre pedalboard,
- un sac de backliner avec des compartiments pour micros et cables.
Chaque objet porte une promesse
Dans ma tête, il y a toujours une petite histoire qui se construit : la version de moi-même qui l’utilise, le plaisir qu’il apportera, l’amélioration subtile qu’il produira. Le grand pas en avant vers un objectif élusif. L’objet n’est pas seulement un objet. Il est un futur possible. Le marketing aide un peu, bien sûr. Mais la vérité, c’est que je fais une grande partie du travail moi-même.
Puis un jour, je craque. Après tout, je le mérite. Le clic. La commande. Le colis qui arrive. Et ce moment reste toujours particulier. On ouvre l’emballage avec un mélange d’excitation et de solennité. On découvre l’objet réel, enfin sorti du monde des images et des fiches techniques. On le touche, on l’observe, on l’essaie.

Au début, il y a une vraie satisfaction.
C’est beau. C’est bien fabriqué. Exactement ce qu’on imaginait. Et pourtant, presque instantanément , quelque chose se transforme. Pas une déception franche. Plutôt une petite mélancolie presque imperceptible. Car au moment précis où l’on possède l’objet, une chose disparaît : le désir.
Pendant tout le temps où je ne l’avais pas, l’accessoire vivait dans un espace imaginaire. Il était chargé de promesses, d’améliorations possibles, de plaisir anticipé. Il existait dans une forme d’attente.
Georges Clemenceau avait une formule célèbre : « Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier. » Il parlait de ce moment suspendu où tout est encore à venir. L’attente, l’anticipation, la tension délicieuse de ce qui n’est pas encore arrivé.
Les objets que l’on convoite vivent exactement dans cet escalier. Tant qu’on ne les possède pas, ils restent dans cet état de promesse. Et quand enfin on ouvre la porte… ils deviennent simplement réels.
Le moment de l’imposture
Il y a aussi ce moment curieux où l’on regarde l’objet et où l’on se demande si l’on est vraiment la personne qui devait l’acheter. C’est particulièrement vrai quand il est cher.
Je me suis déjà surpris à penser :
Est-ce que j’en avais vraiment besoin ?
Les accessoires coûteux portent souvent une dimension symbolique. Ils représentent une version idéalisée de nous-mêmes : plus compétente, plus sérieuse, plus passionnée. Et parfois l’écart entre cette version imaginée et la réalité se fait sentir. On se sent presque un peu imposteur face à son propre achat.
Le regret… et un peu de colère
Puis viennent les pensées silencieuses.
La version moins chère aurait peut-être suffi.
Est-ce que ça change vraiment quelque chose ?
Ce regret est rarement violent. Il est diffus, presque discret. Mais il s’accompagne parfois d’une émotion plus piquante : une légère colère contre soi-même. Pas une grande colère. Plutôt une irritation intérieure.
Comme si une petite voix disait :
Tu le savais .<br>Tu savais que la promesse était un peu exagérée.</em><br>Tu savais que la nouveauté allait perdre rapidement de son éclat.<br>Tu savais que l’objet ne transformerait rien d’essentiel.
Et pourtant tu as quand même voulu y croire.
Cette petite colère n’est pas seulement liée à l’argent dépensé. Elle vient aussi du sentiment d’avoir été complice de l’illusion. D’avoir participé volontairement à l’histoire que l’on savait, au fond, un peu embellie.
La peur de la perte
Et il y a un autre paradoxe. Plus l’objet est précieux, plus on fait attention à lui. On le protège. On le manipule avec précaution. On craint la rayure, la chute, la perte. L’accessoire qui devait apporter du plaisir introduit aussi une nouvelle petite inquiétude. Il devient fragile non pas par sa matière, mais par la valeur qu’on lui attribue.
La machine du désir
Avec le temps, on comprend aussi que ce désir n’est pas un hasard. Il est soigneusement entretenu. Vouloir, avoir, vaguement décevoir et recommencer.
Les marques le savent très bien : il faut toujours une nouvelle version, une amélioration subtile, une innovation qui semble indispensable. Les comparatifs, les tests, les vidéos enthousiastes nourrissent l’impression qu’il existe toujours un petit peu mieux. Le modèle suivant. La génération suivante. L’accessoire qui fera enfin la différence.
Et comme je suis un gadgetman, je suis particulièrement sensible à cette mécanique. Parce qu’au fond, j’aime les objets pour ce qu’ils sont : des promesses matérielles. Mais le désir fonctionne comme un horizon. Dès qu’on l’atteint, il se déplace un peu plus loin. L’objet convoité devient simplement celui que l’on possède déjà.
Et un autre commence à briller dans l’escalier.
Apprivoiser l’objet
Heureusement, avec le temps, quelque chose s’apaise. L’objet perd son statut presque sacré. Il prend des marques. Il devient familier. On l’utilise sans trop y penser. Il cesse d’être une promesse. Il devient simplement un outil. Et c’est peut-être à ce moment-là que la relation devient la plus honnête. Le désir initial disparaît. Il faut en faire le deuil. Parfois c’est réussi. Parfois l’objet se fond dans la boite à outils, attendant son heure sur l’étagère ou dans le fight-case. Cette heure ne viendra peut-être jamais.
Mais en échange, on gagne de temps à autre quelque chose de plus calme : le plaisir simple d’un objet que l’on utilise vraiment, débarrassé de toutes les histoires qu’on lui avait accrochées.